Entrecroisement de trois regards fort différents sur un travail qui s’annonce important, sinon même considérable. Cela pourrait donner lieu à un jeu passionnant entre parole dite, écrite ou le silence qui est autre chose que le refus de parler et porte en gestation les linéaments d’une certaine pensée de ce qui se donne à voir. Il faut dire que l’enjeu de ce travail longuement mûri est de taille.
C’est sous le signe d’Ibn Arabi Cheikh Al akbar. Qu’on soit bien convaincu comme j’ai pu l’être au cours de nombreuses conversations avec Mourabiti qu’il ne s’agit nullement d’un effet de mode, le soufisme étant en passe de devenir une enseigne alléchante souvent sous l’habit non pas de la « kharka » mais d’un discours prétendument savant. Et précisément comme il n’est pas question de se saisir de ce regard comme prétexte, on est confronté à une situation des plus complexes et qui suscite bien d’interrogations.
Des petits et moyens formats aux toiles de grandes dimensions, le nombre des travaux est important et l’on voit bien que Mourabiti s’y est investi pleinement. Mieux encore il y a quelque chose de significatif, d’essentiel qui se joue dans cette entreprise. J’aurais à revenir à ce propos.
Du bout de papier où s’ébauchent des signes, parfois de la couleur, aux tableaux de grande dimension tels des fresques, il y a une profusion de formes variées structurant l’espace modelé par la couleur. Souvent on y retrouve l’alphabet mourabitien tout en courbes, en demi sphères, parfois aussi et même le plus souvent des représentations d’édifices, une mosquée à l’occasion, mais rien, absolument rien qui fasse référence à la présence de ce grand non, Ibn Arabi, à son rayonnement, pas même une trace de soufisme si par impossible cela pouvait exister. On est là confondu, le silence spontanément imposé. Paradoxalement, on pourrait voir dans cette conséquence qui ne relève pas d’un objet déterminé, la trace laissée, l’engramme du soufisme ; la présence par l’absence, le vide et la suspension de la parole. Mais il convient de se retenir et de ne pas courir après une éventuelle conclusion.
Mourabiti est bien entendu un peintre avant toute chose et la peinture, la création esthétique dans sa généralité impose un espace avec ses contraintes déterminées. Un instant on pourrait imaginer que Mourabiti, en guise de portait du Cheikh Al Akbar, aurait pu peindre des scènes naïves, édifiantes, où se lirait à livre ouvert la lettre, la parole soufie. Mais on ne le sait que trop bien ce n’est pas son style. Quand il arrive en avril dernier à Damas, après un cours séjours à Petra en Jordanie, son désir immédiat est de se rendre au tombeau d’Ibn Arabi. C’est le choc d’une émotion double en quelque manière. Et d’abord la déception devant ce cercueil entouré de vitres qui lui paraît indigne de toute l’aura spirituelle entourant le nom d’Ibn Arabi. Je crois qu’il est indispensable de préciser un certain nombre de choses. Bien qu’il en ait une certaine connaissance, Mourabiti n’est pas un lecteur éprouvé des œuvres d’Ibn Arabi. Il y a là quelque chose de l’ordre du vécu, une imprégnation dont il est difficile de cerner les contours. Nous en avons longuement parlé ensemble. Je crois pouvoir dire qu’il trouve dans cette mouvance du soufisme le signe d’une totale liberté, si important pour son travail de peintre, une libération de toute contrainte même y compris dans l’ordre de la croyance religieuse. Le socle populaire du soufisme marqué par tant de maîtres spirituels à travers les âges en notre pays intègre des composantes de liberté, d’ouverture du regard tourné vers le nouveau. On est là dans la proximité quasi intime de Mourabiti. L’on comprend comment s’est manifesté ce désir bien avant de se rendre à Damas, sans qu’il soit possible de tracer le périple qui a abouti à l’œuvre présente devant nous. Au risque de me tromper, de faire fausse route, je pense que Mourabiti, dans sa ferveur, a voulu édifier un tombeau en hommage à Ibn Arabi au sens vari du mot : édifier un tombeau idéal, virtuel, dont toutes ses toiles constituent la tentative recommencée, parce qu’il y a en ces travaux comme des linéaments d’architecture. Une fièvre d’architecte ou presque. A Damas même, au pied de sa déception, il accumule les ébauches des ses tableaux futurs de formats variés et qu’ensuite il développe et amplifie selon la même modalité une fois revenu à Tahanout. C’est un défi qu’il s’est lancé qui ouvre sur nombre d’interrogations sur le terrain même de la création artistique et qui en tout état de cause se refuse à toute conclusion.