Hélas le moderne fut plus fort que le rudimentaire et la technique finit par avoir raison de la tradition, refoulant l'artisan dans les marges d'un espace étriqué.
Aussi, c'est une véritable jubilation lorsqu'une calligraphie surgit de l'espace de la page ou de la toile. Larbi Cherkaoui fait partie de cette nouvelle génération de peintres-calligraphes, en train de réhabiliter et de mettre en valeur un héritage pas tout à fait entamé chez nous, bien que fortement makhzénisé. Ce qui le sauve aussi c'est sa force sacrale dans notre imaginaire ainsi que la séduction qu'il opère dans l'imaginaire européen.
Un européen est subjugué par une toile calligraphiée. Ici s'engage un corps à corps entre l'artiste calligraphe et la toile. L'artiste convoque l'univers du M'sid, la gestuelle du licite et de l'illicite, les inflexions des voix, les mouvements du corps, les matériaux rudimentaires ( peau, cuivre, bois), bref toute une énergie qui vient se déposer dans l'espace de la toile.
Dans son travail sur les tapis, Paul Klee en a expérimenté à sa manière les effets.
L'œuvre de Larbi Cherkaoui ne se limite pas uniquement à la calligraphie. Elle emprunte les passerelles établies entre peinture et calligraphie, d'abord pour aboutir à l'art universel, comme on parle d'un homme universel ( Al Insân al-Kamil).
Ensuite pour dompter les formes, les rythmes, les couleurs. Car il n'est pas donné à chaque peintre, ni à tout calligraphe d'avoir la maîtrise de cette alchimie et de ses subtiles nuances. Il ne suffit pas d'élaborer des compositions raisonnées pour se définir ou s'auto définir peintre ou calligraphe. Ces artistes pullulent et ils sont sans consistance.
Larbi Cherkaoui, aux côtés d'autres artistes calligraphes-peintres, se soutient d'une expérience du Dehors comme espace ouvert sur le mouvement humain, côtoyant les gens, remarquant et relevant leurs mouvements et leurs humeurs.
Ce n'est pas dans le huis-clos sombre de son atelier qu'il confectionne ses formes, mais dans l'ouvert et le dehors comme des lieux où s'irradie la lumière.
Il y a un moment soufi dans le travail de Larbi Cherkaoui où la toile et ses matériaux se livrent à un jeu d'abîme et d'apparaître.
Ce moment est essentiel dans le travail de l'artiste calligraphe puisqu'il nous indique la dialectique du visible et de l'invisible, du latent et du patent et ce selon une démarche d'intense créativité.